Les libellules combattent encore aujourd’hui. Elles survolent mon front, se percutent, s’effritent, ailes contre ailes, dans des élans sauvages de confusion. Fins et fragmentés, leurs minuscules corps sont transpercés par des ondes solaires, embrasant toute l’atmosphère de petites étincelles aériennes. Cette danse, je la trouve bien plus belle que celle des cygnes. Rien ne change : ces bestioles adorent s’entretuer, se venger les unes des autres ; la furie de leur bourdonnement possède l’unique propriété de me bercer dans une folie vaporeuse. Un règlement de comptes rythmé, un saccage bouleversant dont je suis le responsable. La survivante aura cette fois-ci le droit de se poser sur mon crâne huileux, de le dévorer lentement, sans quelconque atermoiement. Je me laisse faire ; les rides de mon visage se creusent, ma sueur, luisante, plus qu’abondante, pénètre les cavités de mes yeux. Le soleil se révolte, il m’aveugle d’une violence excentrique, je me pisse dessus.
Hier soir, mon oncle est mort, à la suite d’une crise cardiaque ou peut-être d’un cœur brisé ; les deux options sont plausibles. Ma famille, quant à elle, a oublié de me mettre au courant, ou peut-être a-t-elle préféré ne pas le faire ? Il est difficile d’en être sûr. Je me réveille sur ce trottoir éclaté, chauffé aux rayons solaires, bouillonnant dans une autre mare de ma pisse corrosive, et cette supposée terrible nouvelle me saute à la gorge. Un passant me la vomit à la gueule avec une nonchalance putride. « Ta Raman, to tonton inn mor, desoul twa, Raman, ton oncle est mort, désaoule-toi. »
On ne dit pas « décédé » ici, la mort est une autre de ces lourdes trivialités. Il n’y a aucun besoin d’une tournure polie, d’un vocabulaire raffiné, surtout dans ce cas précis. On ne dit pas non plus que Dieu a repris ce qu’il avait donné ou un adage de la sorte, sinon la responsabilité en serait trop grande. Je lui demande lequel de mes oncles, car j’en ai plusieurs, plus que nécessaires. De sa voix insupportable, il répond « le Bougre », et mon cœur s’accélère, il s’élance hors de ma poitrine, loin de cette conversation.
Quel âge avait cet oncle-là ? Quel âge ont les autres hommes de ma famille ? Moi, jusqu’à quel âge vivrai-je ? Mes pensées se contorsionnent, elles s’emballent et se diffusent en un lourd brouillard ténébreux. Cet homme avait raté sa vie, c’est ce qu’on racontait. Il avait manqué l’appel et tous les autres signes qui pouvaient mener à des réalisations, à une métamorphose, à une quelconque transfiguration. On lui proposait la recette suivante : faire face à la réalité, s’extirper de toute la bourbe de l’esprit, se réinventer un tant soit peu, car la vie est soi-disant simple ; il est difficile de la rater, de la finir en misérable. Ces formules, ces paroles diluées comme ça au hasard sur lui, étaient, à ses yeux, une imprenable quête, nécessitant à chaque contour un effort titanesque.
On espérait de lui une certaine légèreté d’âme ; la sienne, trop encombrée, trop épaisse, n’avait jamais pu avaler la douleur à petite gorgée. Ainsi, noyé dans un océan de peine, au milieu d’un raz-de-marée de démence, le Bougre est mort un soir d’été, pendant que les ventilateurs perdaient leur combat contre la chaleur intempestive, pendant que moi, je m’enfilais un avant-dernier verre de rhum dans la pénombre asphyxiante de ce village perdu.
Les frétillements des libellules percussionnent toujours en moi, voraces, tenaces ; elles virevoltent dans l’orbite de mes oreilles, me préservant de toute lucidité. Les funérailles sont dans quelques heures, le chagrin s’obstine à ne pas survenir, rien en moi ne souhaite rendre ce dernier hommage à cet homme que j’ai, selon ma mémoire défaillante, autrefois admiré. Mais je m’active, je me bouge, je me secoue. Loin d’être un immense territoire, le village se présente en une longue route sinueuse où les maisons s’enlacent les unes aux autres et la végétation s’effuse de toutes parts. Ici, rien ne se passe ; une neutralité s’agrippe à chaque être, le bien et le mal n’existent pas, seulement une acceptation passive de toute chose, une culture de soumission à ce qui est déjà en place.
En dépit de mon état, de mes pas désorientés et enivrés, j’arrive à tracer mon chemin jusqu’au petit snack-bar de Polina, à la lisière du village. Ce refuge, son emplacement, ses antiques fondations branlantes, son toit en tôle rouillé, son charme affriolant, tout ça pour moi s’harmonise en un véritable sanctuaire. La gardienne des lieux, Polina, corpulente, inlassablement belle, démesurément bruyante, est l’une de mes rares amies d’enfance. Je l’aide parfois à décharger sa marchandise des camions de livraison et à fermer les lieux en échange d’un repas gratuit, d’une bouteille de Seven Seas à moitié pleine – ou simplement pour sa compagnie, qui a le don de me libérer de ma solitude imposée.
Sans que je n’aie à lui demander quoi que ce soit, elle me tend cette fois-ci quelques vieux vêtements appartenant à Samuel, son mari, qui passe son temps à m’éviter, mais qui refuse toutefois de me chasser du bar quand l’alcool me cloue sur place. Ces deux-là sont un peu comme mes parents ; je leur impose cette responsabilité, et ils l’acceptent du mieux qu’ils le peuvent, me demandant de changer d’attitude, d’arrêter de boire, sans pour autant me forcer la main. « Écoute, Raman, on est désolés pour ton oncle, prends ces vêtements, va te laver et fais en sorte d’être présentable, on passera un peu plus tard avant la levée du corps. » Ces quelques paroles de Polina caressent le fond de mon esprit, elles me soulagent. Je me sens aimé tout à coup ; j’aime cette pitié qu’elle cultive pour moi, ça me donne la permission de vivre.
Chemise fine en toile de lin, pantalon patte d’éléphant rayé ; le couple n’avait pas le traditionnel kurta blanc de deuil à m’offrir, mais cet uniforme devra faire l’affaire. Je titube encore un peu avant d’atteindre la rivière principale du village. Ineffable entité fluviale, celle-ci est connue de tous les habitants comme étant le tombeau de plusieurs de nos femmes, des villageoises qui se sont abandonnées à la noyade lors de leurs lessives matinales. L’indomptable végétation les a gardées prisonnières au fond du lit de la rivière, les berçant vers un dernier souffle, dans une asphyxie libératrice.
Ce lieu avait été, pour nombre d’entre elles, l’échappatoire à un mari trop violent, une belle-famille despotique ou encore une malédiction filiale ; il ne l’est plus maintenant, car les femmes aiguisent leurs couteaux et tranchent leurs bourreaux. Moi, ça me fait marrer. Je viens ici surtout pour les écouter ; ce sont les rares femmes qui veulent encore me parler. Leurs voix résonnent avec chaque rafale de vent, s’harmonisent au ruissellement de l’eau pour raconter leurs viols, leurs avortements forcés, les passages à tabac, la honte, la douleur, toute la souffrance du monde.
Je plonge, me nettoie, j’échappe pour ma part à la noyade, car elles me protègent et me veulent en vie. J’ai peut-être une destinée à accomplir, mais qu’elles n’attendent cependant pas de moi que je les venge ; je ne possède pas cette rage. C’est ici que je prends tous mes bains, et je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai pénétré une salle de bain bétonnée avec douche, savon, et gaspillage d’eau. De toute façon, je préfère cet inaltérable cours d’eau, qui déracine les rochers de leurs crevasses et refuse d’obéir à qui que ce soit.
Sans serviette, j’attends que la chaleur me sèche pour pouvoir enfiler les habits du couple : deux teintes de blancs disparates qui vont devoir se poser sur cette peau cendrée, reçue à la naissance, férocement obscurcie à force de m’offrir au soleil inquisiteur de l’île. Trop maigre, trop osseux, sans adiposité, rien n’est vraiment à ma taille, mais les spectres bienveillants de la rivière m’assurent de mon élégance, je ressemble à leurs fils. Ces paroles me donnent l’énergie nécessaire pour me lancer vers la demeure mortuaire. Je feins le chagrin, je rassemble au fond de moi toute la gêne de mon existence et la retranscris sur les lignes tirées de mon visage : je pourrais être comédien. Je pue encore l’alcool, l’odeur me pique les yeux et les dilate ; je conserve cependant avec fierté une chevelure épaisse, magistralement blanchie, qui contraste avec les crânes luisants des autres mâles de ma lignée.
Une grande cour goudronnée s’étend devant moi, et cette couleur, cette odeur me rappellent les plaies, les coupures, les éraflures de la petite enfance – quand, avec mes cousins, nous nous éclations la tronche à coups de ballon de foot ou de poing. Cette vaste parcelle obscure, enténébrée, s’étale comme un lac devant la maison de Dadi, ma grand-mère paternelle. La bâtisse, toujours fragile, a été peinte et repeinte pour finalement briller d’une nuance d’orange ambré et de vert anis qui s’amalgament en moi en de puissantes nausées.
La place est peuplée de vieux, leurs regards s’abattent sur moi de manière aléatoire. Je reconnais la plupart de ces personnes, je connais leurs histoires, leurs vies, tout sur eux sans jamais m’être intimisé avec eux. Je n’arrive plus à feindre cette expression de peine qui mériterait certainement un Oscar – mon visage éructe un sourire irrévérencieux, je ricane presque, mon cerveau m’abandonne. Confrontés à mes rictus et autres débordements maladroits, les hommes de ma lignée détournent le regard, se dispersent dans la foule avec des énervements discrets, des pulsations de contrariété et de gêne qui s’emparent de moi. Les souvenirs se bousculent, le passé refait subrepticement surface ; ces foutus insectes volants sont de retour, ramenant avec eux l’humiliation et la peur.
Barricadés dans leurs immenses forteresses ou assis dans leurs gros bolides achetés une fortune, ces hommes-là, mes frères et mes pères, se sont donné la permission d’ériger un modèle pour chacun de nous, de souligner à l’encre rouge nos erreurs pour commenter nos existences. Cachés derrière leurs piles de billets et une épaisse brume de déni, ils refusent de voir nos traits communs, d’accepter cette faiblesse déconcertante qui constitue notre vrai patrimoine, le seul héritage distribué de manière égale, telle une malédiction. Pour ma part, je n’ai jamais su cacher ce que je suis. L’argent non plus, je ne l’ai jamais aimé ; son odeur me donne de l’urticaire, sa couleur me brouille la vision. Alors, j’ai vite cessé d’en avoir. Même chose pour les voitures : le bruit de leurs moteurs m’agace, toute cette fumée noire qui s’échappe des pots d’échappement m’horripile, elle ne présage rien de bon. Néanmoins, il m’est difficile de détester ces hommes-là ; je vois en eux ce qu’ils s’acharnent depuis toujours à confiner, ce que l’alcool déchaîne en moi. Ils gambadent le long de mes pensées quand je finis à l’hôpital à cause de mes excès de liqueur. Je pense à eux quand parfois, en sortant de la boutique, j’oublie de payer mes bouteilles. Je décèle au loin leurs insultes quand mon urine coule le long de mes jambes sans que je ne puisse bouger.
Les chaises monobloc en résine rouge, placées en cercle autour de la maison, accueillent de plus en plus de monde. Le Bougre était populaire au sein du village ; on l’appelait autrefois le ministre. Il avait tout pour lui : l’intelligence, la témérité, une confiance aveugle en lui-même, une ambition brûlante, tout, et finalement plus rien. Je découvre enfin son corps dans la pièce centrale de la maison, vêtu tel un maharajah de la grande péninsule – bien que nos ancêtres soient venus du Bihar, débarqués ici avec le surnom de koulis, rois de la terre, maîtres agricoles, dompteurs de camions brûlés par le soleil. Ils ne se sont pas contentés de s’asseoir sur un trône et de prendre des décisions ; la guerre, ce sont eux qui l’ont menée, contre eux-mêmes et contre les autres. Mais je me dis qu’il mérite, dans cette finalité, son moment de gloire. Je vérifie bien ses gros orteils, attachés ensemble, comme il se doit – j’ai appris il y a longtemps que c’était pour empêcher que les mauvais esprits ne le pénètrent par l’anus, ne s’emparent de son corps dans la mort et ne le poussent à se réveiller.
Sur une petite table en bois, une photo de lui plus jeune se tient debout, accompagnée d’une lampe de terre à la flamme timide et vacillante. La fumée de l’encens envahit l’atmosphère, elle peine à dissimuler l’odeur de la chair en décomposition ; je sens que je vais vomir mes tripes. Le tonton a l’air triste, il doit penser, même dans la mort, à cette femme qu’il a aimée et qui n’a jamais accepté de l’épouser – ou à ces milliers d’autres femmes qu’il introduisait chez lui pour oublier la première, celle qui a causé son plus grand tourment, celle qui l’a amputé d’une part de son âme. Une fêlure qui s’est transformée en profonde crevasse pour finalement laisser place à un grand vide, à un trou noir qui a pris d’assaut sa vie, toute son existence.
Tout ce que je sais de la vie du Bougre, je l’ai appris de la bouche des autres, de dadi qui racontait son histoire comme une grande épopée romanesque, avec fascination et nostalgie. Avant sa rencontre avec cette femme qu’il voulait épouser, l’oncle était un homme d’une stature impressionnante, la chemise toujours déboutonnée pour laisser apparaître un torse poilu ; les gens allaient vers lui pour des conseils et des services.
Quelle université choisir pour mon fils ?
Est-ce que vous pouvez parler à tel ou tel ministre pour m’obtenir « enn travay dan gouvernman », un travail dans le secteur public ?
Quel légume devrais-je cultiver pour avoir plus de succès au marché ?
Chaque village d’ici élit, de par une certaine intuition et un besoin de sécurité, un homme qui doit les guider hors des sentiers battus, loin des précipices, vers une civilisation qu’il pense nécessaire, un homme qui a le devoir de les rattraper avant qu’ils ne tombent. Alors le Bougre collectionnait des encyclopédies, il roulait un gros 4×4 bleu vif qui intimidait les autres, mais c’est bien connu, plus le véhicule est gros, plus l’égo en est fragile, plus il y a un désir caché de prouver sa virilité. Ceci est une règle, c’est pour cela que je n’ai qu’un simple vélo ; d’ailleurs, je ne sais plus où je l’ai mis.
Pourtant, cette femme qu’il convoitait tant n’a jamais cédé devant toute la grandeur qu’il s’était fabriquée. Ni ses belles paroles n’ont suffi à la charmer, ni les richesses accumulées n’ont permis de la manipuler pour le mener au mariage et prolonger une lignée d’hommes brisés. Ce refus marqua le début d’une longue et pénible décomposition intérieure. L’oncle s’inventait toutes sortes de distractions pour échapper à sa douleur, se jetant dans les bras d’autres femmes, montant et démontant de petites entreprises, s’embarquant dans des milliers de projets qui sont tous tombés à l’eau, et encore plus de relations qui ont toutes fini par tourner au vinaigre. Il a sans doute fait de son mieux.
Qu’avait-elle de si désarmant, de si enivrant, cette femme mystère, pour anéantir un tel géant ? À quel point pouvait-elle être irrésistible ? Je voulais la rencontrer, boire un ou deux ou quatre verres avec elle, et ensuite la supplier d’épouser mon oncle, de lui demander de l’aimer juste un peu à l’époque, puis un peu plus chaque jour, de ne pas le priver de la vie qu’il désirait. Pourtant, personne ne semble vraiment savoir ce qu’elle est devenue. Son identité se fond et s’attache encore aujourd’hui à plusieurs noms : Namrata, Geeta, Riya, Devi, ou encore Amrita. Il est difficile de la chercher ou même de la haïr comme il se doit. Même les esprits de la rivière ne savent rien d’elle. Mon impuissance et mon embarras finissent par produire des larmes que je retiens de faire couler. Bientôt, j’inonderai cette pièce et noierai ces hypocrites avec moi. Non, je refuse de croire à cette histoire. Ce n’est pas cette femme qui a tué le Bougre ; c’est nous tous, ici présents. Nous l’avons abandonné à son mal-être, à sa solitude. Il mesurait un mètre quatre-vingt-dix, toujours une grosse montagne qui se dessinait dans son jean quand il s’asseyait, mais il avait le cœur fragile. Une alarme se déclenche en moi, que je n’arrive pas à éteindre ; je pleure, je gémis, je gueule.
Je ressors de cette chambre mortuaire et m’assois à l’écart des autres, sur l’une des chaises qui va bientôt fondre au soleil. Je sens que les bras de Morphée m’étreignent, les seuls bras qui m’accueillent encore. Tous ces sanglots me bercent dans un sommeil doux, moelleux, rare. Je glisse dans un autre monde en attendant que les prières ne cessent et que l’on réduise le corps de l’oncle en cendres. Des visages aux traits féminins se dessinent sous mes paupières. Il faut dire que nous n’avons jamais su aimer avec tempérance dans cette famille ; notre amour enferme méthodiquement les autres ou finit par nous briser en mille morceaux.
Le four s’impatiente, le prêtre dirige des liturgies bruyantes auxquelles tous les hommes de la famille doivent participer. Des prières sont prononcées maladroitement pour soi-disant assurer le départ paisible de cet homme tourmenté. L’un des chants exige la prononciation de son nom. Tout le monde hésite ; ce prénom, nous l’avions banni de notre vocabulaire quotidien. Pendant les derniers mois, il a été invoqué quelques fois à l’hôpital ou à l’écrit, mais rarement sur nos langues revêches. Au fil des années, le Bougre s’est fait de plus en plus rare sur les photos de famille. Il disparaissait durant des jours, des semaines, et ne réapparaissait que quelques heures avant de s’engouffrer dans sa maison. Très vite, son prénom s’est estompé de notre parole. On l’a surnommé le Bougre, une appellation spectrale, fantomatique, pour un homme qui semblait conserver la solitude du monde entier au fond de ses pupilles, pour un homme qui ne se donnait jamais la permission de respirer comme il le fallait. Cette histoire de prénom était déjà, à l’époque, le début de notre deuil, de notre abandon, une manière d’exprimer avec notre lâcheté.
Je scrute le visage de chacun en espérant déceler le moindre signal, un doux froncement de sourcil qui m’inviterait à rejoindre les rituels, un sympathique hochement de tête pour me demander de m’approcher et d’accomplir ce devoir familial. Rien. La tête baissée, chacun s’active sous les ordres du prêtre. Il faut faire vite, derrière l’incinérateur gronde, l’endroit pue le désespoir, la finitude, une espèce de déception que les dernières traces d’alcool en moi accentuent. Combien de temps faut-il à l’âme pour quitter un corps ? Trente minutes ? Deux jours ? L’a-t-elle déjà abandonné avant que le cœur ne cesse de battre ? Comment partir en paix après une existence passée dans le chagrin, dans toute la bourbe des secrets ? Ce mal-être, que nous semblons partager en commun avec lui, s’est-il déjà, peut-être, infiltré dans le noyau de nos âmes ? Alors, comment s’en débarrasser ?
Décidé à revendiquer mon droit filial, je me faufile, non sans difficulté, entre les nombreux voisins, connaissances et étrangers qui peuplent la bâtisse bétonnée où se déroule la cérémonie. Je chancelle, fais un premier pas bien assumé, un deuxième plus timide, pour finalement arriver devant la foule. Le corps inerte du Bougre ne lui ressemble plus ; c’est désormais un autre de ces cadavres qu’il faut se forcer à regarder. J’entreprends un troisième pas vers lui, mais quelque chose vient heurter l’arrière de ma nuque avant de rebondir sur mon épaule, finissant sa course dans la paume de ma main. Mes doigts se referment automatiquement sur elle, et aussitôt une pluie de fleurs aux couleurs vives se déclenche sans s’être annoncée. Je n’ai sans doute pas écouté le prêtre, car cette cascade multicolore, ces jets pétaliformes, aussi magnifiques qu’ils puissent être, signifient que ce qui reste de l’oncle va être jeté dans les flammes pernicieuses du four incinérateur. J’entends celui-ci s’ouvrir avec un cri strident ; je ne regarde pas, j’ouvre mon poignet qui abrite une allamanda jaune, et je relève la tête pour tenter de lancer cette fragile fleur, mouillée de ma sueur, sur le Bougre, pour lui dire adieu. Il n’est plus là.
Un individu laid, courbé comme le bossu de Notre-Dame, referme l’incinérateur avec une sévérité trop prononcée à mon goût. « Reculez, dispersez-vous, il est temps de partir. Mieux vaut ne pas vous attarder sur place. »
Cloué à même le sol, incapable de bouger, de sortir de ma cage mentale, je respire cette odeur atroce qui s’attache aux arômes des derniers bouts de bâtons d’encens effusés dans l’air. Mon cerveau, encore un peu déglingué de rhum, n’indique aucune marche à suivre. Sur place, seuls trois des quatre frères du Bougre sont présents. Ils discutent avec le prêtre, tentent de comprendre le reste des rituels, car en effet, les jours à venir ne vont pas se désamplifier en rites et pratiques religieuses post-mortem. En trio de guerriers trop impliqués dans la mort, mais pas assez dans la vie de l’oncle, une tentative de se racheter peut-être, un dernier élan de pitié bienveillante, ils hochent militairement la tête sous les paroles du pandit, qui rappelle qu’il faudra venir récupérer les cendres à 5 heures tapantes le lendemain, sans une minute de retard, pour pouvoir les disperser et enchaîner avec d’autres prières appelées plus communément des services.
En dépit de tout ce chaos funéraire, je trouve qu’il y a tout de même une certaine solidarité au sein de cette famille. Certes, il est hors de question de trop s’impliquer dans les drames du vivant, mais dans la mort, il existe un semblant d’amitié, une frêle fraternité. Il faut croire que pour nous, il est bien plus simple d’entretenir une certaine intimité avec un mort; là au moins, la parole est inutile, il n’y a aucun destinataire. Les émotions n’arriveront malheureusement pas à trouver une fissure dans laquelle pénétrer ; le deuil ne sera pour nous qu’une formalité de trois ou de quarante jours, une impasse dans laquelle nous ressortirons sans trop de difficulté, sans aucune séquelle, chacun dans son coin.
Trop fatigué, trop désenivré pour reprendre le chemin vers la rivière qui berce habituellement mes rares nuits de sommeil, je m’installe sous un arbre à l’extérieur de la bâtisse d’incinération. Sous un ciel enveloppé des flammes du crépuscule et survolé par une flotte de chauves-souris moqueuses, je me détends, insouciant, avec une facilité agréable. Je m’imagine être le gardien des cendres de cet oncle qui a sans aucun doute déjà oublié les traces de mon existence. Je cherche les dernières gouttes d’alcool dans mon corps épuisé ; il me semble qu’il n’y en a plus. Je me laisse séduire par l’idée de me réveiller à l’aube afin d’acheter ce qu’il faut pour rendre la journée de demain plus supportable. À côté, je crois entendre les meuglements d’un troupeau de vaches, qui eux produisent seulement du lait. Comme un chat, je m’endors et fouille dans mon sommeil. Je transforme la chemise blanche, désormais jaunâtre, de Samuel en oreiller. Je crois déceler un peu de son odeur. Ça me calme.
Le matin explose d’un son grinçant, l’air est d’une pureté qui m’est étrangère, mon corps se réveille en sursaut. Une odeur d’urine aigre et étouffante finit par violenter mes narines. Pendant la nuit, j’ai encore une fois fait dans mon froc. Ça fait longtemps que je n’ai pas été maître de ce corps, ou peut-être qu’un chien m’a pissé dessus, ou même le Bougre depuis l’au-delà. Ce bruit semble s’échapper du portail d’en face, que l’un de mes cousins referme derrière lui d’une main, tandis que l’autre s’agrippe à un pot en terre cuite qui doit contenir les cendres de l’oncle. Je me relève péniblement du sol ; tout mon être semble avoir pris racine dans la terre. Entre des craquements osseux et des vertiges déboussolants, je remets ma chemise sur moi. Lentement, mais sûrement, je fais l’effort de me remettre sur pied. Je ne suis pas pressé, car je sais où ils emmènent ses dernières poussières. Je vais pouvoir m’y rendre avant la dispersion.
Les cendres d’un défunt ne sont pas destinées à l’océan. Les vagues refusent obstinément ces reliques humaines, les rejetant invariablement sur les rivages. Voici quelques informations pratiques pour vos futurs rites funéraires : la mer rejette cette poussière obscure, tout comme les crabes et même le sable doré de nos plages. Aucune entité marine ne veut accueillir les restes d’humains, et le Bougre ne mérite aucunement un autre rejet. Alors, c’est vers un lac discret, oisif, glacialement serein que je me rends en pressant le pas. Ce point d’eau, déconnecté de l’océan, avait aussi à l’époque accueilli les cendres de mon grand-père.
Je pénètre la dense forêt qui entoure le lac, le ciel revêt une voile rosée, une teinte pastel qui me fait penser à la barbe à papa. La lune se colle toujours au ciel ; elle est pleine, lumineuse, sage, mais bien plus timide à cette heure-ci. Mes oncles et mon père n’ont pas fait le déplacement ; seulement leurs bâtards de fils sont présents pour représenter la lignée. Aucune fille n’a jamais eu voix au chapitre de cette tradition. Selon nos aînés, les femmes, étouffées par le poids du sentimentalisme, ne doivent pas se montrer lors de ces derniers rites. En exprimant trop ouvertement leur chagrin, elles pourraient retenir les âmes, les empêchant ainsi de partir et les condamnant à hanter les lieux. C’est ainsi que, dans notre culture, les femmes donnent la vie tandis que les hommes assument la lourde charge des adieux funéraires.
Dans l’eau verdie d’algues, un mélange de lait, de fleurs, de graines suspectes, une noix de coco fracassée et l’ornement en terre cuite éparpillé en fragments flotte en symbiose sur une feuille de bananier. Tôt ou tard, cette offrande doit sombrer, disparaître entièrement dans les eaux du lac. Je me tiens en retrait derrière les grands arbres voisins, loin des rituels cette fois-ci, préférant observer plutôt que de participer, le besoin de m’impliquer ne se fait plus sentir, l’alcool ne coule plus dans mes veines.
En observateur fidèle, je veille à ce que rien ne dérape. Les dérapages sont communs entre nous, ils font partie de notre histoire familiale. L’un d’eux glisse perpétuellement sur les rochers, un autre essaie d’allumer une cigarette, mais le vent refuse, le plus âgé semble être perdu dans un rêve labyrinthique, ses yeux sont vides, sa tristesse palpable jusqu’à ma cachette. Il était le plus aimé du Bougre, ou le mieux aimé ; dans cette existence brisée, dans cette disparition, il entrevoit sûrement un peu de son avenir.
Mes jambes s’engourdissent, une vingtaine de minutes vient de s’écouler, la troupe se recroqueville enfin hors du territoire, sans tourner le dos au lac pour ne pas manquer de respect aux derniers fragments de l’oncle. Ils ne remarquent ni ne ressentent ma présence ; pourtant, l’odeur qui se dégage de moi est fétide, mais sans liqueur pour animer mon intérieur, je ne suis qu’un demi-être, je n’existe qu’à un quart.
Le soleil commence à décanter le ciel rose, ce dernier change de teintes, la lune s’estompe. Je m’assure que le lieu est bel et bien désert, je ressors lentement de ma cachette. Il y a quelque chose qui bouillonne de l’autre côté de la forêt, une chaleur qui se dégage en violentes saccades entre les arbres éparpillés. Le gémissement des brindilles craquelées donne l’impression d’un incendie naissant. Qui a bien pu foutre le feu ici ? Je tremble un peu, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas peur pourtant. La partie basse de mon corps s’alourdit, je m’agenouille au sol sans pouvoir sortir d’entre la végétation.
En face, à l’autre bout du lac, une silhouette s’extirpe avec fulgurance de la forêt, comme si elle venait d’être libérée d’une prison, de briser des chaînes qui la retenaient dans les profondeurs des bois. Elle se dessine graduellement, sa stature domine la parcelle de terre sans qu’elle ne soit particulièrement grande, son visage ne m’est pas familier, ces cheveux grisonnants attachés en chignon font penser à une guerrière. Elle porte un kurti rouge vif avec de larges pantalons beiges, elle est une boule de feu incandescente dans ce paysage hautement inflammable. Que vient-elle faire ici ? Pourquoi déranger ce moment d’intimité qui me revient de droit ? Je la fixe; elle ne me voit pas, ne doute sûrement pas de la présence d’un ivrogne sur les lieux.
Elle défait le nœud qui retient ses cheveux, laisse glisser son pantalon le long de ses fines jambes, enlève ensuite son haut avec une certitude déconcertante et un regard brûlant. Je frissonne tout à coup. Elle a l’air d’une femme qui a vécu, elle porte les cicatrices d’une existence trop chargée. Désormais complètement nue, son corps rayonne, elle est solaire, sa beauté est volcanique. Je rougis, tout en moi est confus, je ressens cependant un début de colère, mais aucun désir pour elle. Mon sexe se repose tendrement entre mes jambes, cela fait longtemps qu’il ne m’a pas donné signe de vie, il ne veut plus être un phallus, seulement une extension moelleuse qui m’arrose à tout bout de champ.
Cette femme se dirige tout droit vers le lac, elle trempe son pied droit, regarde dans les profondeurs de cette source, la transperçant de ses yeux. Une tempétueuse démangeaison s’empare de mon crâne ; je ne comprends pas cette réalité. La moitié de son corps est désormais recouverte d’eau. Je repère un pendentif formant la lettre N accroché à une chaîne autour de son cou. Le sommet de ma tête s’enflamme, je tapote, je gratte, je frictionne, je fouille, mais l’éruption ne cesse pas. Les prénoms en N envahissent les parois de mon esprit, débordent de chaque côté, mais rien ne s’aligne pour que je puisse penser à l’identité de cette femme. Elle disparaît au fond du lac, s’évapore, là où la feuille de bananier a coulé avant qu’elle n’arrive. Je regarde mes mains ; des mèches encombrent mes paumes, elles ont dû se déraciner à l’instant où mes ongles se sont enfoncés dans mon vertex. Les libellules sont de retour, elles tourbillonnent autour de moi, elles s’abreuvent de ma folie.
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